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Du 10 au 20 octobre 2012, 19h30 (Fred-Barry)
27 octobre 2012, 20h (L'Anglicane, Lévis)
EmmaEmma
Texte et mise en scène : Dominique Bréda
Avec Julie Duroisin

David Bowie s’appelle David. Gustave Flaubert s’appelle Gustave. David a sorti Ziggy Stardust dans les années 70. Gustave a écrit Madame Bovary à une époque « genre Moyen-Âge ». David est une star du rock. Gustave était un gros moustachu. Franchement, entre les deux, vous auriez choisi lequel vous ? Je m’appelle Emma, j’ai dix-sept ans et j’ai d’autres choses à me taper que Flaubert. Cette histoire est mon histoire.


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Concepteurs et collaborateurs artistiques : Laurence Adam, Juan Jose Borrego

Durée : 1h20 (sans entracte)

Un projet de l'ASBL Lato Sensu (Bruxelles, Belgique) présenté par le Théâtre Denise-Pelletier


Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier
4353, rue Sainte-Catherine Est
Billetterie : (514) 253-8974

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L'Anglicane
31, rue Wolfe, Vieux-Lévis
Billetterie : (418) 838-6000

 
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 Critique
Critique

par Olivier Dumas

En plusieurs années de couverture intensive de la scène théâtrale, certaines productions restent gravées dans la mémoire. Un sentiment de magie et de fébrilité perdure comme si le temps suspendait son envol. Cette allégresse a été vécue et incarnée pleinement pour la sympathique production belge Emma qui hante ces jours-ci la petite salle de Fred-Barry au Théâtre Denise-Pelletier.

Pour les spectateurs assidus du théâtre Prospero, le même texte de Dominique Bréda avait été présenté à deux reprises par une compagnie québécoise il y a quelques années. Mais c’est à une toute nouvelle version, en provenance de Belgique par l'entremise de l’association Lato Sensu, que nous sommes conviés. Bréda y dirige lui-même une jeune comédienne exceptionnelle, Julie Duroisin, diplômée du Conservatoire Royal de Bruxelles en 2007. Mélange de Sophie Cadieux par son jeu espiègle capable de gravité et de Marie Chouinard par son long corps gracieux, elle porte le monologue de 80 minutes dans tous les pores de sa peau.

Seule sur les planches, l’actrice interprète une dénommée Emma à différents âges de sa vie. Son nom est une référence directe à l’héroïne torturée de Gustave Flaubert. Chacune des facettes du personnage éprouve des relations particulières, souvent conflictuelles, avec cette Emma Bovary romantique et suicidaire.

La pièce s’amorce par le témoignage d’une fillette qui s’amuse à barbouiller dans le livre de son père. Elle se poursuit à l’adolescence, où l’on retrouve une jeune femme de dix-sept ans à la crinière rousse qui n’en a rien à foutre des états d’âme d’une bourgeoise d’un autre siècle. À son exemplaire en format poche qu’elle prend plaisir à jeter abruptement sur le sol à plusieurs reprises, elle lui préfère David Bowie et son Ziggy Stardust. Son tempérament contestataire lui fait suggérer à son professeur de diviser l’évolution du roman en deux périodes : avant et après Roch Voisine. Lorsque nous la retrouvons à l’âge adulte, elle se console, un verre de vin à la main, du départ de son mari au profit d'une femme plus jeune qu’elle. Par la suite, peu de temps avant sa mort sur son lit d’hôpital, elle confond ses souvenirs et le présent, entre regrets, amusement et nostalgie.

Le dépouillement du décor, composé seulement de quelques accessoires, apporte une dimension plus intime au dévoilement des confidences. Les habiles allers-retours entre les différents récits contribuent à maintenir l’intérêt pour l’histoire. Ils illustrent également la palette des émotions antagonistes véhiculées pour le célèbre écrivain. Se chevauchent l’amusement insouciant d’une gamine précoce, la répulsion face à une littérature magnifiée par son pédagogue et le mépris et la reconnaissance d’un maître des lettres françaises avant de rendre l’arme à gauche. De la production se dégage un amour et un dévouement pour la culture, pour la beauté et la vie.

Le texte de Bréda sait transmettre tous les états d’esprit, toutes les contradictions et les ambivalences de cette femme ordinaire très attachante. Par son rythme, il évite les longueurs tout en se moquant des lieux communs. Par exemple, l’Emma adulte cocufiée ressasse ses innombrables lettres écrites pour son ex, mais également pour le populaire romancier Marc Lévy, ses amis de gauche, de droite et du centre. L'énumération de ses nombreux correspondants, toutes idéologies confondues, se révèle franchement hilarante.

La plus grande réussite du solo demeure sans contredit la performance triomphale de Julie Duroisin. Par sa sensibilité et sa ferveur généreuse, elle crée un véritable lien avec l’auditoire, qui fut d’ailleurs très réceptif lors de la première. Son talent nous transporte, nous éblouit, nous épate, autant dans les répliques ironiques qu’au dénouement où elle devient bouleversante. Les nuances qu’elle apporte tout au long du solo révèlent un talent d’actrice exceptionnel.

Parmi les nombreuses productions à envahir les salles de Montréal, il serait chouette de saisir au vol l’une des prochaines représentations de cette Emma magnifique qui fera escale par la suite dans plusieurs villes du Québec.

13-10-2012