C'est en véritable virtuose, qu'il s'empare de la langue de Samuel Beckett en interprétant seul en scène Premier amour, ce texte qui préfigure déjà l'humour ravageur et le questionnement existentiel qui caractériseront toute l'œuvre de l'auteur de En attendant Godot. À mi-chemin entre la mort et le désir, entre le silence et la parole, entre la cruauté et la tendresse, il affronte ici l'incertitude d'aimer. Un moment bouleversant.
Éclairages Franck Thévenon
Une production Théâtre de l’Atelier
Une présentation du Festival international de la littérature (FIL)
En collaboration avec l'Usine C
par Sara Fauteux
L’acteur Sami Frey débarque à Montréal dans le cadre du Festival International de Littérature pour nous présenter Premier amour. Ce texte, c’est le premier que Beckett ait écrit directement en français. Chaque mot a donc été choisi minutieusement par le dramaturge et rendu avec autant de minutie par l’interprète français. Ce n’est pas une lecture à laquelle vous assisterez dans les prochains jours sur la scène de l’Usine C, mais à une véritable représentation qui s’appuie sur le texte davantage que sur les signes de la scène.
C’est avec une économie de moyens qui colle bien à l’écriture de Beckett que Frey nous présente Premier Amour. Sur une scène sombre et dénudée, que seul un phare rouge, qui ponctue parfois le monologue du grand comédien, vient animer, le comédien se livre à une performance où son jeu, tout en subtilité, s’avère incroyablement juste et efficace. Comme d’autres, il a compris que les textes du grand auteur irlandais ne demandaient ni artifice, ni effets spéciaux.
Son interprétation démontre une volonté de bien faire entendre le texte. Il adopte un rythme très lent, subtilement saccadé par moments, qui traduit très bien l’univers de l’œuvre. Personnage typiquement beckettien, avec son chapeau de feutre, son grand manteau et son vieux sac, cet homme nous raconte la mort de son père, ses errances et puis son premier amour. C’est un amour qui s’impose à son insu, contre son agacement et sa volonté de solitude à laquelle il se livre presque malgré lui.
Le texte est parfois drôle, mais le rire n’est jamais soutiré de force au public. Frey ne pousse jamais la note, n’appuie sur rien et laisse plutôt le comique s’installer de lui-même. Comme Andrée Lachapelle, qui nous avait livré il y a quelques années à l’Espace Go une Winnie incroyablement juste et touchante, prisonnière de sa bute et de ses souvenirs, Monsieur Frey nous offre une interprétation aussi juste et vibrante de cet autre personnage beckettien, personnage qui est, quant à lui, libre de ses mouvements, mais également prisonnier de cet amour qu’il n’a plus l’espoir d’oublier avant la mort.