Des employés d’un Walmart cherchent les motifs qui ont poussé leur idole, une star internationale de la chanson, à prendre une pause dans sa carrière. Leur quête devient alors un tourbillon morbide où s’engouffre la vie désespérée d’une fan de la vedette.
Étude profonde de la fascination du genre humain envers les nouveaux dieux que sont les icônes de la chanson, Félicité renverse par son écriture solide, implacable et magnifique.
Décor Ariane Sauvé
Costumes
Gabrielle Arseneault
Éclairages
Bernard White
Musique
Stéphane Caron
Coproduction avec le Théâtre Niveau Parking
par Odré Simard
Il y a bientôt 15 ans qu'Olivier Choinière a terminé ses études en écriture dramatique à l'École nationale de théâtre et après bon nombre de pièces, c'est la première fois qu'un de ses textes prend vie sur les planches de la ville de Québec, sa ville d'origine. Félicité a d'abord été présentée au Théâtre de la Licorne en 2007, puis à Londres, en Écosse, en Australie et en Suisse pour enfin atterrir à La Bordée en ouverture de cette 36e saison.
Nous nous retrouvons donc dans la salle des employés d'un Wal-Mart alors que quatre collègues se remémorent dans les moindres détails la fin du dernier spectacle de notre idole nationale, Céline Dion, au détour d'une pause professionnelle d'une durée indéterminée. Ils racontent avec précision : la position de la main, les yeux mi-clos, le mot exact qu'elle utilise pour parler à ses admirateurs, pour les atteindre eux, membres du personnel de chez Wal-Mart devant leur téléviseur. De par la simplicité et le naturel de la « star », le commun des mortels se sent privilégié, happé, subjugué par la magie qui opère. Le succès et la gloire sont accessibles par Céline.
Dans une forme théâtrale décalée et insidieuse, une employée du Wal-Mart devient « Oracle » et dirige la narration de l'histoire à travers ses collègues. À partir de Céline et son début de grossesse, nous glissons doucement vers l'histoire d'Isabelle, jeune fille malade dont nous comprendrons plus tard tout le caractère horrible et innommable de sa vie. D'un côté, l'icône déifiée de la gloire internationale, de « la voix du bon Dieu » comme disait l'étalagiste ; de l'autre, la pauvreté, la maladie, la violence, enfin tout ce qu'il y a de plus inavouable chez l'humain. Au centre, le personnage de Caro, caissière du magasin à grande surface, pétrifiée autant par son mal-être face aux autres individus que par son adoration pour Céline.
Michel Nadeau est parvenu avec brio à articuler une mise en scène efficace autour d'un texte peu conventionnel, mais bien ciselé et puissant. Choinière possède un style hors du commun qui réussit à nous faire passer du divertissement frôlant le « stand-up comique » à un monde étrange, empreint de faux semblant et de décalages. Les personnages se dédoublent, les histoires se superposent et les données se brouillent. Le spectateur se fait amadouer par le côté léger et amusant de l'admiration naïve des employés pour la vedette, pour se faire ensuite conduire dans un univers clos qu’on ne veut pas regarder, qu’on préfère ignorer ou ne voir que dans les pages du journal ou au petit écran. Mais le théâtre c'est précisément cela : se laisser entraîner hors des sentiers battus, hors de la sacro-sainte zone de confort pour mieux nous acculer devant ce miroir déformant de notre société que nous offre les artistes.